Dimanche 20 mars 2005

"LE SABLE"
un "Paris-Plage" filmé par Mario Feroce, avec Mahaut Rabath et Elisa Menez

Comment faire l'éloge d'un film aussi bouleversant, libératoire: film inclassable, atypique, pour le moins novateur, qui exhale et exalte la liberté d'être.

"Le Sable" est peut-être avant tout un film qui place le spectateur dans un espace-temps particulier, riche, plein, dans quelque chose de l'ordre de la densité du temps et de l'espace. Les images qui ont précédé l'instant présent, celles qui suivent , en dehors de tout aspect purement chronologique, ont une existence en chacune d'elles et par elles-mêmes, un "en soi".
La notion de temps est étroitement liée à celle de l'image. Avec "Le Sable", nous redécouvrons le cinéma à 1'image près ; nous pourrions dire que la seconde fractionnée est de l'ordre du visible.

L'auteur, Mario FEROCE, prend cette liberté, nous pourrions dire à la surface de chaque image, de montrer ‑ plus que de dire ‑ l'indicible, sur un espace poétique qui évoque personnellement quelques "fragments d'un discours amoureux" de Roland Barthes. Cette suite de "clichés" finit par brosser les portraits intimes de ses deux modèles, sur des images qui s'écoutent. Ce film pourrait être privé de la bande son car il a la richesse d'un film qui vit.

Le cinéaste‑dramaturge crée, très loin de toute impasse, ce qu'il y a peut‑être de plus difficile au sens artistique ou cinématographique : un espace où l'instant et la vision suffisent, où le temps semble s'arrêter sur une image. Lorsque j'ai vu ce film dans une version beaucoup plus longue, ainsi que lors d'une deuxième projection, ce n'est pas sans penser à Antonioni que j'étais pris, fasciné par ces images. "Le Sable" pourrait durer trois heures, dix heures, car nous sommes totalement immergés dans le temps de ces images preignantes, de cet amour, comme en apesanteur dans une certaine pesanteur.

"Le Sable" est l'œuvre d'une sensibilité à fleur de peau ‑ sans jamais céder à aucune sensiblerie ‑ , et d'un travail virtuose de chef d'orchestre dont l'opéra ne révèle aucune fausse note: juste d'un bout à 1'autre, au montage serré, très épuré, sur un thème aussi délicat à traiter que la rencontre amoureuse, la naissance des sentiments et de l'amour.

Il est des rêves qui nous affectent profondément, car leur réminiscence transparaît dans la conscience, suffisamment forts : "Le Sable" est un de ces rêves qui nous portent à l'infini, car ce film en plans‑tableaux nous parle peinture au travers de la métamorphose des ses personnages.

Si, selon Robert Bresson, Mario FEROCE a rêvé de son "film comme d'une toile éternellement fraîche", il possède ce grand talent de laisser très subtilement au spectateur la possibilité de "s'approprier" ce rêve durant quatre‑vingt minutes, car le film existe en chacun de nous, intimement, prend possession de nos corps et de nos cœurs, sans qu'à aucun moment il n'y ait aucune manipulation ou tricherie.

"Le Sable" n'a pas trouvé place dans certains festivals. Serait-ce parce qu'il s'agit avant tout du regard que pose un homme sur deux femmes ?
Si actuellement un courant néo‑nouvelle vague creuse des fossés à travers la standardisation actuelle, cette oeuvre avant-gardiste s'y trouve en première ligne.
Il ne faudrait pas attendre que ce film, qui rassemble un publie à 1'écho extrêmement favorable et unanime, devienne un film‑culte pour qu'il trouve voie honorable de diffusion...

Alain LANDOLFI